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26 décembre 2007

Le sens du lieu

 

Les photographies de détails qui figurent ci-contre ont été prises par Anabell Guerrero dans le centre pour réfugiés et émigrants de Sangatte, près de Calais et du tunnel sous la Manche. Ce centre a été récemment fermé sur ordre des gouvernements français et britannique. Il abritait plusieurs centaines de personnes, qui espéraient pour bon nombre d’entre elles pouvoir gagner le Royaume-Uni. L’homme qui figure sur les photographies – Anabell Guerrero souhaite ne pas révéler son nom – vient de la République démocratique du Congo (ex-Zaïre).

Mois après mois, des millions de personnes quittent leur pays. Elles partent parce qu’il n’y a rien là-bas, sauf tout ce qu’elles ont, et qui ne suffit pas pour nourrir leurs enfants. Naguère, cela suffisait. Cette pauvreté est le fait du nouveau capitalisme.

Au terme d’un long et terrible voyage, après avoir connu la bassesse dont les autres sont capables, après en être arrivés à croire en leur propre courage incomparable et obstiné, les émigrants se retrouvent à attendre dans quelque centre de transit étranger, et tout ce qu’il leur reste de leur continent d’origine c’est eux-mêmes : leurs mains, leurs yeux, leurs pieds, leurs épaules, leur corps, ce qu’ils portent et ce qu’ils rabattent sur leur visage la nuit pour dormir, faute de toit.

Les images d’Anabell Guerrero nous aident à comprendre que les doigts d’un homme peuvent être tout ce qu’il reste d’un lopin de terre labourée, ses paumes ce qu’il reste du lit d’une rivière, et que ses yeux renferment une réunion de famille à laquelle il ne peut se joindre. Portrait d’un continent émigrant.

John Berger - Dix dépêches sur le sens du lieu. Août 2005.