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06 février 2008

Finding the Way Home

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© Brenda Ann Kenneally

 

On dit pur plaisir mais je sais bien que le plaisir est impur. Dans le travail qu'on fait la recherche du plaisir est une espèce de contrebande et à force on l'apprend : qu'en vérité le plaisir est dilué au milieu des emmerdes, comme des minutes qu'on partira voler dans sa journée de forçat.

Avant-hier j'ai crevé. La voiture était chargée, lourde de livres et des encadrements d'une expo. La route pour revenir de Saint-Paul-les-Trois Châteaux est longue et fabuleuse, une traversée des Cévennes jusqu'au Larzac. C'est à la ligne de partage des eaux que j'ai crevé et il neigeait, le col est à 700 mètres d'altitude, il neigeait et pour changer la roue, je devais vider mon coffre rempli de livres. Impossible sous la neige, les cartons auraient pris l'eau et c'est un truc qui me rend fou, les livres qu'on salope dans les intempéries, rien que l'inondation du local les grands jours de tempête ça me rend fou.
 

 
Pas rentrer à la maison mais attendre. Assis dans la voiture sous la neige, au milieu du trajet et j'ai lu. Dans mon sac d'éditeur j'avais deux textes. Celui de Mireille Loup pour Les nocturnes, celui de Gwendoline Raisson aussi avec un titre qui met de bonne humeur, Deux poules égalent combien ? Alors je vous le dis j'ai lu, tous les feuillets posés sur le volant et je me suis dit c'est ça, le grand plaisir est dans les histoires qu'on reçoit. La chance c'est qu'Où sont les enfants ? en reçoive de plus en plus, le plaisir est dans la promesse de lecture quand les enveloppes arrivent, un manuscrit dedans. Des enveloppes lourdes avec l'adresse à la main, toujours, superstition d'écrivain, et l'annoncement qui pousse à faire des livres, à partager quand ça devient du bonheur.
 
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Portable coupé, pas de radio pour amplifier encore un peu le silence de neige et j'ai lu. Les mots du conte de Mireille Loup « Ton petit soleil ne permettra pas qu'il fasse jour, présuma Nicéphore». Et puis les mots pour rire d'enfant de Gwendoline Raisson « Les 26 lettres de l’alphabet égalent… Des tonnes de mots doux égalent… Un baiser d’amoureux égale…». Tous leurs mots dans la voiture et j'en oublie la roue crevée, l'heure qui tourne moins vite et les messages qui s'accumulent sur le répondeur d'Où sont les enfants ?, les rendez-vous qu'il faudra tout à l'heure annuler.

Non, juste une heure de lecture au milieu de nulle part, la contrebande du grand bonheur qu'on a volé au temps des agendas et l'incapacité, presque totale, impardonnée, d'apprendre à remercier pour la joie de lire qu'on reçoit.

15 février 2007

Le temps des enfants

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©Alice Sidoli - collectif BasoH

Le temps nouveau est le temps des enfants

Pendant des siècles, la mentalité des enfants n'a pas changé sensiblement. Elle est restée le reflet d'une lutte de pouvoir : devenir grand pour échapper aux brimades et en infliger aux plus faibles. C'est ce qu'on nommait la cruauté de l'enfance.

En quelques années, elle s'est mise soudain à évoluer. Ce fut d'abord un certain désarroi, un refus de vieillir et de s'intégrer au monde absurde et odieux des adultes. Comme ce monde-là se donnait sans réplique pour le seul possible, un certain goût de la mort traduisit le désenchantement d'une démarche sans issue. Puis s'affirma la résolution de grandir autrement, de devenir un homme qui porte les fruits d'une enfance heureuse, non le bois stérile de sa négation. Exclu d'une histoire faite dans le mépris de la nature et de l'humain, l'enfant y entre le temps d'en tourner la dernière page, de claquer la porte sur l'archaïsme d'une civilisation qui, en somme, n'intéresse plus personne.

Sa présence a suffi pour porter au moulin de l'opinion publique de nouvelles banalités qui feront farine. L'enfant n'est pas né pour produire mais pour recréer la vie qui l'a créé. Il naît dans la gratuité de l'amour et la gratuité de l'amour est le fondement de son apprentissage, car il n'est plus vrai que la main, pour utiliser habilement un outil, doive désapprendre à caresser et à jouer, comme il n'est plus vrai qu'apprendre à vivre soit apprendre à souffrir, à se mutiler, à se sacrifier, à se décarcasser, ni que l'affection doive se prostituer en marchandage de famille, d'école, de société pour s'étonner ensuite que les petits instruits fassent de bien grands tourmentés.

A ceux qui se mettent aujourd'hui à étudier sa paradoxale nouveauté, il est presque utile de le rappeler : l'enfant n'est pas issu d'une autre planète, il porte en gestation une planète radicalement autre.

Etudier le comportement de l'embryon et du bébé ne prendra sa véritable importance que dans un projet plus vaste, dans une volonté de restaurer la spécificité de l'enfant, d'empêcher que sévisse plus longtemps l'entreprise de dénaturation qui le détruit comme elle détruit la terre entière.

En l'enfant comme en ce qui subsiste de flore et de faune bat le coeur d'une vie sans partage. Dans la rumeur de mort qui rythme la progression de la planète vers son économie définitive, il tient au salut de chacun qu'une telle musique nous ensorcelle.
Raoul Vaneigem, Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l'opportunité de s'en défaire, Chapitre 4.

Raoul Vaneigem vit retiré dans la campagne belge qui l’a vu naître. C’est dans ce repaire qu’il écrit. Et quand il n’écrit pas, il se promène, contemple son jardin, échange avec son voisin des livres contre des légumes, relit ses classiques (Nietzsche, Marx, Shakespeare, Montaigne, Fourier, Kafka), écoute beaucoup de musique, dont il dit avoir besoin : il se dit mélomane « jusqu’à Schubert ».