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10 novembre 2009

Apprendre la vie (essayer, vite)

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Entracte © Estelle DOUGIER

C'est une lettre qu'on reçoit de temps en temps, qu'on met de côté pour la lire le soir ou le matin, quand le téléphone ne sonne plus et que les enfants dorment tous. Dans chacune de ces lettres, je le sais, c'est comme une promesse, il y a de vraies trouvailles, textes et pensées autour de l'enfance et de l'éducation. Et ce matin est arrivée la 24ème lettre : Elle s'appelle LEA, c'est la lettre mensuelle de l'éducation Authentique du CREA - Apprendre la vie (Cercle de réflexion pour une éducation authentique)
Sommaire de la 24ème lettre :

- Je suis seul, mais pas solitaire ou isolé.
- " Eduquer, c'est actuellement dompter, dresser, domestiquer. Il n'y a aucune raison pour que les gouvernements changent de système". Le pédagogue qui écrivait ces lignes a été fusillé.
- L'apprenant a le droit de n'apprendre que ce qui a du sens pour lui... et il a d'autres droits.

L'EA est gratuite : envoyer un message vide à
appvie-crea@yahoo.fr

ou 6 timbres (pour 6 numéros) à CREA , F-71300 MARY


Et on ne résiste pas à l'envie de recopier ici les droits imprescriptibles de l'apprenant :


1. Le droit de ne pas être constamment attentif
2. Le droit à son for intérieur
3. Le droit de n’apprendre que ce qui a du sens
4. Le droit de ne pas obéir six à huit heures par jour
5. Le droit de bouger
6. Le droit de ne pas tenir toutes ses promesses
7. Le droit de ne pas aimer l’école et de le dire
8. Le droit de choisir avec qui l’on veut travailler
9. Le droit de ne pas coopérer à son propre procès
10. Le droit d’exister comme une personne


Philippe Perrenoud, 1995

11 décembre 2008

Enseignants en résistance pédagogique

p1010012_jpgmid.jpgLe collectif des enseignants en résistance est aujourd'hui fédéré par un blog : Résistance pédagogique pour l'avenir de l'école. C'est aux parents, aujourd'hui, de soutenir ces initiatives. Un mouvement s'organise, dont on peut suivre les avancées et les débats sur ce blog. Bien sûr il y a urgence, mais il n'est pas trop tard :

" La résistance pédagogique est un choix clair, assumé, responsable. "

On y trouvera notamment le texte d' Hendatho, "La désobéissance civile, une radicalité constructive", qui dénombre sept principes essentiels et capables de donner une cohérence éthique et une efficacité politique à cette notion parfois floue de désobéissance civile, initiée par Henry David Thoreau en 1849, lorsqu'il refusa de payer une taxe destinée à financer la guerre que les Etats-Unis déclarèrent au Mexique. En conclusion du texte d'Hendatho, cette évidence utile à méditer :

" La désobéissance civile, en tant que "radicalité constructive" bien comprise, ne s'oppose pas à la démocratie, mais vise à la renforcer en structurant efficacement les nécessaires contre-pouvoirs citoyens. "

Sur le blog un forum, des pétitions permettent d'apporter un soutien à ces enseignants qui, de façon individuelle ou collective maintenant, ont eu le courage de refuser d'appliquer des réformes qu'ils jugeaient avant tout destructrices.

18 juin 2008

Les enfants de Lectoure

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C'est une classe de CE2, la classe du directeur de l'école Gambetta à Lectoure. Je le dis, j'ai tendance à admirer ceux qui apprennent à lire aux enfants, fonction presque sacrée dont on oublie vite l'importance à force de débats sur la bonne méthode. Mais quand en plus ces enseignants dirigent une école, et qu'ils se lancent dans un projet avec Où sont les enfants ?, il faudrait au moins inventer un nouvel ordre du mérite à la Légion d'honneur. Ce héros de la nation s'appelle Serge Jourdana, et ses élèves ont appris dans sa classe à aimer les livres, aimer pour de vrai, je l'ai vu.

Dans la tête ils ont aussi l'idée de faire un livre, un vrai livre comme ils disent. Alors il faut écrire une histoire, apprendre à fabriquer les phrases, à construire l'ossature d'un récit et puis avec Juliette Armagnac, mettre en scène les photos qui serviront d'illustrations au livre. L'idée de ce projet est venue de Marie Paule Fontano, bibliothécaire dans la même ville, au milieu des champs entre Auch et Agen. Depuis l'hiver on avance avec elle, avec son énergie à elle, on essaye d'avancer en cherchant comment écrire et imager ce livre avec 28 enfants. Et ce n'est pas simple à mener, encore moins à raconter.

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Le livre retrace la quête d'un livre disparu. Est-ce parce qu'Alberto Manguel est venu raconter sa passion des livres entre les murs de la bibliothèque ? Ou tout simplement parce que la classe participe au Prix des Incorruptibles ? C'est un livre dont les pouvoirs dépassent ceux de la littérature, et relèvent bien plutôt de la haute magie. Il faudra lutter pour retrouver ce livre, et les enfants on le sait sont des héros intrépides, prêts à affronter les pires crapules dans les rues de Lectoure.
 
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Tout à l'heure, à l'IUFM d'Auch on racontera ce travail et je n'ai pas pensé à demander aussi qu'un enfant puisse raconter. Quatre adultes entourent ce projet - un enseignant, une photographe, une bibliothécaire et un éditeur - mais les 28 enfants ont apporté leur énergie, leurs envies, leur mémoire de lecteur et leurs talents d'apprentis comédiens. Comment raconter ce que devient ce livre dans leurs pensées, et ce qu'ils en attendent ? Trop tard. Mais c'est sûrement le plus précieux, et qu'il faudra écouter. Peut-être en trainant dans la cour de récré où, le premier jour je m'en souviens, presque toutes les petites filles ne portaient que du rose.

T.B. 

19 décembre 2007

Les secrets de Stéphane Servant

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Stéphane Servant face à la classe CE2-CM1 

A Labastide-Murat il y a une école, deux classes maternelles et quatre élémentaires. C'est une école loin des villes, loin des théâtres et des cinémas, où les enseignants doivent inventer des stratagèmes pour que créateurs et enfants puissent se rencontrer malgré tout. Et ce n'est pas simple. Depuis mars il y a aussi une bibliothèque dans le village, une vraie bibliothèque avec des livres qui donnent envie aux enfants. Quand Marie de Hillerin est arrivée de la banlieue parisienne pour animer la bibliothèque, elle a décidé de travailler à ces rencontres. Un conteur est venu en novembre, et puis Stéphane Servant ce vendredi. En parlant avec les enfants, j'ai réalisé que c'était la première fois qu'un auteur venait à l'école. Pour eux c'était important, de parler avec un monsieur qui écrit des livres. Les élèves de Maternelle avaient travaillé sur Le machin, les CP sur Le cœur d'Alice et les plus grands sur 8 h 32. Ce que personne ne savait, c'est que pour Stéphane aussi c'était une "première fois". Premier dialogue avec des classes d'enfants lecteurs qui, bien sûr, avaient 10 000 questions à lui poser. Ce dialogue il le redoutait un peu, même si son expérience d'éducateur spécialisé et de conteur lui permettait de trouver les mots qui parlent aux enfants. 
 
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La rencontre était donc importante pour chacun, et les explications sur son travail d'auteur se voulaient aussi sincères que possible. Comment viennent les idées ? Et pourquoi c'est difficile de vivre avec quelqu'un qui écrit ? Stéphane répondait sans tricher, avec l'envie d'expliquer tout, d'être vraiment entendu sans simplifier ce qui devait être dit. L'envie de donner des mots importants aussi, des mots qui résonnent. Comme ces secrets qu'il a donnés aux CP, au milieu de l'après-midi. Des secrets qu'on ne peut pas rapporter ici, bien sûr, de vrais secrets qu'il a partagés avec les enfants, à propos de la façon dont naissaient les histoires qu'il invente. 
 
Alors on a apris que ce lieu, cette bibliothèque dans un village au bord du causse, c'était un endroit où pouvaient se dire des choses importantes. Un lieu avec une âme. 

03 septembre 2007

Retour à Lectoure, ville photographique

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    Le voyage à Lectoure n'est pas seulement un rendez-vous de travail. J'ai passé du temps par ici, voici sept ou huit ans, à photographier les ruelles du centre ville pour y trouver les décors d'un film, celui d'André Téchiné ou de Serge Moatti, je ne sais plus. Vie d'avant à préparer les tournages. Je connais ces maisons et le chien qui vient dormir au soleil, je l'ai déjà vu couché face à la pente, en travers de la rue. Quand j'y retourne ce matin c'est pour rencontrer Marie-Paule Fontano, la responsable de le bibliothèque qui vient de découvrir nos livres à Sarrant. Elle veut monter un projet de récit photographique avec l'école Gambetta, en exposer les images dans les deux salles de la bibliothèque, inventer un livre avec les enfants, face à face avec un photographe et un auteur.
 
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    L'été 2006, j'étais revenu avec Ana & Alejandro à Lectoure, pour voir avec eux les vidéos de Charles Pennequin à la Cerisaie. Monsieur Charles, le deuxième après Baudelaire. Je peux rouler des heures pour entendre Pennequin improviser n'importe où ses poèmes délabrés, sa poésie pour les nuls face à un dictaphone ou une vieille caméra, capable d'inventer une poésie directe, mal foutue mais vitale avec des bouts de ficelle dans la voix. Des textes comme ça : "Oui l’homme est né. Oui il a décidé de naître et oui il pense. Il pense que c’est mieux  on est nu et qu’on naît. Oui il pense que la vie nue, la vie à naître c’est à nu. Et la nudité gagne comme il dit. Elle gagne du terrain sur les planches, et sur les planches l’homme pense à la voix nue. Oui il y pense, il pense que sa voix est nue et son corps gagne, il est gagné. Le gain du corps c’est sa nudité oui, il pense ça.(...)" Ana avait aimé et retenu un texte de Pennequin qu'elle récitait sur le chemin du retour, contaminée en riant au volant, parce que la poésie aussi c'était contagieux. Avec son accent mexicain, dans sa bouche à elle Pennequin devenait brutal et immédiat, la meilleure rengaine aussi pour aller dans l'été au hasard, à la recherche d'une rivière où nager.

    Aujourd'hui c'est avec Juliette Armagnac qu'on  retourne à Lectoure. Mireille Loup exposait là cet été, c'est bon signe. Je passe prendre Juliette à Agen dans la maison des chats, derrière le cimetière en pente, au bord des prés. C'est lundi très tôt et les boulangeries sont fermées, les expos terminées depuis longtemps, décrochées. Marie-Paule F. entrouvre les volets de la bibliothèque et nous sert un café, répond au téléphone, vérifie l'accrochage des photos de Julien Roumette pour demain, elle est sur tous les fronts, elle sait que pour garder une bibliothèque en vie il faudra y aller, engager sa vie pour les livres, et qu'ils soient lus. il y a La chambre claire sur la table où l'on travaille, et derrière tous les livres de Jean-Loup Trassard bien rangés avec les portraits de Dieuzaide, les têtes d'Hervé Guibert & Bernard Faucon, des trouvailles éditées au Temps qu'il fait, à Cognac pas si loin.
 
    Alors on parle pour imaginer. Comment faire un livre qui soit une aventure avec les enfants de l'école ? Comment expliquer ça aux enseignants qu'on verra tout àl'heure, à l'ombre d'un marronnier pour le repas ? Et parce qu'on fouille quand elle répond au téléphone, on trouve un livre un peu bricolé avec les photos d'un enfant pirate qui boit du rhum au café du quartier. "Rum, Rom, Rum" il demande au comptoir et les clients derrière lui, moyenne d'âge entre 5 et 8 ans, rigolent autant qu'ils peuvent face au guignol. Dans l'atelier qu'elle a créé pour les enfants de Lectoure, Marie-Paule F. utilise la photo pour raconter des histoires et fabriquer un livre. C'est pour ça, ça valait bien le voyage. Elle a promis de nous envoyer le livre. On a promis de revenir en faire un autre avec elle. Vite, et de s'écrire avant, pour avancer. 
  

15 février 2007

Le temps des enfants

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©Alice Sidoli - collectif BasoH

Le temps nouveau est le temps des enfants

Pendant des siècles, la mentalité des enfants n'a pas changé sensiblement. Elle est restée le reflet d'une lutte de pouvoir : devenir grand pour échapper aux brimades et en infliger aux plus faibles. C'est ce qu'on nommait la cruauté de l'enfance.

En quelques années, elle s'est mise soudain à évoluer. Ce fut d'abord un certain désarroi, un refus de vieillir et de s'intégrer au monde absurde et odieux des adultes. Comme ce monde-là se donnait sans réplique pour le seul possible, un certain goût de la mort traduisit le désenchantement d'une démarche sans issue. Puis s'affirma la résolution de grandir autrement, de devenir un homme qui porte les fruits d'une enfance heureuse, non le bois stérile de sa négation. Exclu d'une histoire faite dans le mépris de la nature et de l'humain, l'enfant y entre le temps d'en tourner la dernière page, de claquer la porte sur l'archaïsme d'une civilisation qui, en somme, n'intéresse plus personne.

Sa présence a suffi pour porter au moulin de l'opinion publique de nouvelles banalités qui feront farine. L'enfant n'est pas né pour produire mais pour recréer la vie qui l'a créé. Il naît dans la gratuité de l'amour et la gratuité de l'amour est le fondement de son apprentissage, car il n'est plus vrai que la main, pour utiliser habilement un outil, doive désapprendre à caresser et à jouer, comme il n'est plus vrai qu'apprendre à vivre soit apprendre à souffrir, à se mutiler, à se sacrifier, à se décarcasser, ni que l'affection doive se prostituer en marchandage de famille, d'école, de société pour s'étonner ensuite que les petits instruits fassent de bien grands tourmentés.

A ceux qui se mettent aujourd'hui à étudier sa paradoxale nouveauté, il est presque utile de le rappeler : l'enfant n'est pas issu d'une autre planète, il porte en gestation une planète radicalement autre.

Etudier le comportement de l'embryon et du bébé ne prendra sa véritable importance que dans un projet plus vaste, dans une volonté de restaurer la spécificité de l'enfant, d'empêcher que sévisse plus longtemps l'entreprise de dénaturation qui le détruit comme elle détruit la terre entière.

En l'enfant comme en ce qui subsiste de flore et de faune bat le coeur d'une vie sans partage. Dans la rumeur de mort qui rythme la progression de la planète vers son économie définitive, il tient au salut de chacun qu'une telle musique nous ensorcelle.
Raoul Vaneigem, Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l'opportunité de s'en défaire, Chapitre 4.

Raoul Vaneigem vit retiré dans la campagne belge qui l’a vu naître. C’est dans ce repaire qu’il écrit. Et quand il n’écrit pas, il se promène, contemple son jardin, échange avec son voisin des livres contre des légumes, relit ses classiques (Nietzsche, Marx, Shakespeare, Montaigne, Fourier, Kafka), écoute beaucoup de musique, dont il dit avoir besoin : il se dit mélomane « jusqu’à Schubert ».