Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

06 juin 2008

La première chambre noire

34.jpg
© Evgen Bavcar - Veronique and the duck 

Il suffit parfois d'une image pour fasciner. Une photographie envoyée par la poste, Véronique and the duck d'Evgen Bavcar, découpée et collée dans une lettre d'enfant. D'autres fois c'est une phrase qui fascine : « À 12 ans, j'étais amoureux d'une jeune fille qui portait ses cheveux noués en une longue queue de cheval. Je me suis plongé dans sa chevelure et je n'ai depuis jamais trouvé la sortie. » Evgen Bavcar s'amuse à raconter cette histoire inventée lorsque, un peu agacé par la récurrence de la question, on lui demande comment à l'âge de 12 ans il est devenu aveugle. Une marque de l'originalité de ce personnage qui, comme pour relever le défi de son handicap, a fait de l'image sa spécialité et de la photographie son œuvre. Naturalisé français, cet artiste slovène expose un peu partout. Diplômé de philosophie, il est souvent convié à s'exprimer sur le statut de l'image. C'est en effet à ce sujet entre autres1 qu'il se consacre depuis 1976 au sein de l'Institut d'esthétique des arts contemporains (IEAC) à Paris. Mais son intégration administrative n'a pas été simple, même si, « pour les directeurs successifs de l'Institut, ma cécité n'a jamais été un problème. Et pour cause : en sciences humaines, l'acceptation que tout homme est handicapé dans son corps et dans son esprit est le point de départ de toute réflexion. » Il obtient finalement en 2001 un poste réservé d'ingénieur d'étude à l'IEAC.

35.jpg

© Evgen Bavcar - Tree with swallows

Son activité de photographe artiste et son travail de chercheur sont intimement liés. « Je m'intéresse à la photographie non comme technique mais comme idée. Non à l'invention du XIXe de Niepce ou Daguerre mais à ses origines conceptuelles. Pour moi, la première chambre noire est la caverne de Platon2, explique le chercheur. Il faut distinguer le visuel, ce que voient nos yeux, du visible, ce que voit notre esprit. Le sens n'est pas donné seulement par les expériences visuelles, mais aussi par celles invisibles à l'œil. D'ailleurs la science n'aurait pas de sens, sans cela. » Cette nécessité de mettre la photographie au service de l'âme et des autres perceptions a fait dire au poète allemand Walter Aue qu'Evgen Bavcar était le quatrième inventeur de la photographie, après Niepce, Talbot et Daguerre.

Evgen B. étudie associe ses recherches sur l'image à celles que mènent des astrophysiciens tels que Peter Von-Ballmoos3, qui lui expliquait : « Nous autres astrophysiciens sommes tout aussi aveugles que toi, nous ne pouvons pas voir l'Univers, ce que nous voyons n'est qu'interprétations de ce que proposent nos techniques. En science, c'est très souvent le cas. »

Comète de Hale-BoppComment réalise-t-il ses portraits ? En évaluant les distances avec ses bras et en utilisant l'autofocus de son Leica pour la mise au point. Mais on reste surpris devant le cliché qu'il réalise en 1997 de la comète de Hale-Bopp. Il juge le résultat de ses prises de vue en les faisant décrire par sa nièce ou ses amis. Cet homme bienveillant au visage paisible, au regard bleu, au collier poivre et sel, garde un certain mystère. « J'ai été invité à Marseille comme membre du jury pour des œuvres vidéo d'artistes contemporains, on me racontait les films, explique-t-il. Un pianiste aveugle était aussi invité, poursuit-il d'un ton admiratif, on lui a demandé d'improviser sur les films muets. » Silence. « C'est cela que j'appelle l'intelligence suprême. »

Notes :

1. Il travaille aussi sur l'esthétique en philosophie, en littérature et en poésie.
2. La caverne de Platon : métaphore par laquelle Platon explique le monde concret et celui des idées.
3. Professeur d'astrophysique au Centre d'étude spatiale des rayonnements de Toulouse.


Les commentaires sont fermés.