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05 février 2008

« Où sont, où sont les enfants ?... »

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« Les enfants ! Où sont les enfants ? »

Où ? nulle part. L'appel traversait le jardin, heurtait le grand mur de la remise à foin, et revenait, en écho très faible et comme épuisé : « Hou... enfants... » Nulle part. Ma mère renversait la tête vers les nuées, comme si elle eût attendu qu'un vol d'enfants ailés s'abattît. Au bout d'un moment, elle jetait le même cri, puis se lassait d'interroger le ciel, cassait de l'ongle le grelot sec d'un pavot, grattait un rosier emperlé de pucerons verts, cachait dans sa poche les premières noix, hochait le front en songeant aux enfants disparus, et rentrait.
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« Où sont les enfants ? » Elle surgissait, essouflée par sa quête constante de mère chienne trop tendre, tête levée et flairant le vent. Ses bras emmanchés de toile blanche disaient qu'elle venait de pétrir la pâte à galette, ou le pudding saucé d'un brûlant velours de rhum et de confitures. Un grand tablier bleu la ceignait, si elle avait lavé la havanaise, et quelquefois elle agitait un étendard de papier jaune craquant, le papier de la boucherie ; c'est qu'elle espérait rassembler, en même temps que ses enfants égaillés, ses chattes vagabondes, affamées de viande crue...

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- Demain, je vous enferme ! Tous, vous entendez, tous !
Demain... Demain l'aîné, glissant sur le toit d'ardoise où il installait un réservoir d'eau, se cassait la clavicule et demeurait muet, courtois, en demi-syncope, au pied du mur, attendant qu'on vînt l'y ramasser. Demain, le cadet recevait sans mot dire, en plein front, une échelle de six mètres, et rapportait avec modestie un oeuf violacé entre les deux yeux...
- Où sont les enfants ?
Deux reposent. Les autres jour par jour vieillissent. S'il est un lieu où l'on attend après la vie, celle qui nous attendit tremble encore, à cause des deux vivants. Pour l'aînée de nous tous elle a du moins fini de regarder le noir de la vitre, le soir : « Ah ! je sens que cette enfant n'est pas heureuse... Ah ! je sens qu'elle souffre... »
Pour l'aîné des garçons elle n'écoute plus, palpitante, le roulement d'un cabriolet de médecin sur la neige, dans la nuit, ni le pas de la jument grise. Mais je sais que pour les deux qui restent elle erre et quête encore, invisible, tourmentée de n'être pas assez tutélaire : « Où sont, où sont les enfants ?... »

Colette, La Maison de Claudine, 1922.
Photos, marionnette de Severine Thevenet

Commentaires

waouh.

j'ai mis la page d'Osle en page de démarrage, alors arrive le soir et j'allume l'ordinateur, c'est la photo de Severine que je vois en premier, c'est la première image qui vient dans ma soirée et c'est une image forte, évidemment. Cette vieille dame n'a pas de bouche, les cheveux très blancs, les membres comme engourdis et les yeux qui tombent. Elle ne ressemble pas à mes grands-mères, ni même à mon arrière grand-mère qui était toute petite minuscule mais heureuse, je sais. Pas ces yeux-là.

Alors j'attends l'histoire. J'attends maintenant l'histoire qui va avec ces images. J'aime beaucoup les deux photos suivantes. L'arrière-plan, avec le miroir, les plantes, un mur blanc creusé, même la coiffure de Severine, la posture qu'elle a d'enlacer cette vieille dame, oui, j'aime vraiment ces images. Faudra juste coller un sourire sur ses lèvres, c'est tout. Ou me dire pourquoi elle est si triste.

Mais merci Severine. Hier j'ai démonté les photos de Juliette en pensant cette fille a un don. Et ce soir celle qui a imaginé Litli offre en cadeau le début d'une autre histoire.

Écrit par : m. | 05 février 2008

et ce texte de Colette qui déclenche à chaque fois la même émotion ! Beauté de la langue, précision, justesse de l'évocation.
OSLE porte bien son nom, "un vol d'enfants aîlés"

Écrit par : catherine | 07 février 2008

Catherine d'accord avec toi. La langue de Colette a quelque chose d'une conquête, comme si sa liberté difficile s'incarnait directement au cœur de la syntaxe, défi permanent à cette langue mondaine et rigide que les hommes propageaient face à elle. A la relire je me dis : cette femme écrit en défiant, et puis s'échappe, hors de portée de la tribu des littérateurs de l'époque.

Écrit par : Tieri Briet | 07 février 2008

le blog existe tj donc tu dois exister tj, il vit lui .tant mieux si tu t'éclates mais magali et moi sommes éclaté par toi d'une autre façon.

Il est vrai que si ce que l'on a à dire n'est pas + beau que le silence Il vaut mieux se taire.
Je plonge donc dans le silence.A mon tour.
Patrice BOUVIER

Écrit par : patrice bouvier | 10 février 2008

Depuis deux jours, silence sur le blog ... Je n'ai rien à dire de plus beau que le silence mais tiens je vais le dire ! Donc... Si...Il est vrai... Il vaut mieux... donc... Oui le blog existe !

Écrit par : Géraldine | 12 février 2008

Les commentaires sont fermés.