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04 janvier 2008

« Nous sommes hantés par un peuple d’images »

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Double-page extraite des Cahiers de l'Immuable / 2 

Dans ma tête Deligny est une nébuleuse, bonhomme hors-normes dont la pensée affrontait tout ce qui pouvait servir à explorer la double énigme du langage et du non-langage. Et bien sûr c'est énorme, inclassable, intrépide et casse-gueule mais sa pensée dure longtemps, et en traversant les années elle s'amplifie au point de revenir innerver, aujourd'hui, nombre de tentatives parmi les plus inclassables.

A cause d'un film-météore, à cause de ses lignes d'erre dessinées comme des cartographies psycho-géographiques, et pour vingt phrases au moins que personne ne sait aujourd'hui où ranger, les questionnements de Deligny restent vivaces, indispensables. Parce qu'il vivait au milieu d'enfants sans parole, parce qu'il avait choisi une existence hors des frontières du langage Deligny interrogeait le mystère de la parole avec une urgence très concrète, bien décidé à questionner tout ce qui pouvait alimenter une pensée vagabonde et furieuse, une pensée fleuve capable de tout emporter, que ce soit l'écriture mise à nu de Beckett ou la beauté du cinéma muet, les intuitions de Wittgenstein ou la nature primitive et secrète de l'image.

Deligny devait comprendre, inventer une pensée opératoire et il ne s'arreterait pas avant d'avoir élucidé, un peu, pourquoi certains enfants venaient au monde sans l'usage de la parole, et ce que leur existence pouvait encore nous apprendre. Il n'avait pas pour ambition de les guérir puisqu'il n'était pas sûr qu'ils soient malades, il voulait juste comprendre ce que c'était la vie humaine sans parole, et s'il était possible d'inventer une langue sans sujet, une langue infinitive et concrète.

L'écriture de Deligny est une réserve à peu près inépuisable de carburant mental pas encore raffiné, or noir à l'état brut encore de poésie tenace, "directement branchée sur la vie qu'il partage avec les enfants"(1). Mais il aura fallu des années d'intelligence et un courage éditorial hors-normes, lui aussi, pour rendre cette écriture aussi directement accessible. Les éditions de l'Arachnéen ont relevé ce défi et édité, à l'automne, ce livre-monument. Sandra Alvarez de Toledo aura travaillé de nombreuses années pour parvenir à ce recueil des Œuvres de Fernand Deligny qui paraît un peu plus de dix ans après sa mort, en 1996. L'ouvrage reconstitue en 1848 pages de textes, images, fac-similés, les étapes d’une interrogation expérimentale de l’autisme. Il rassemble pour la première fois l’essentiel de son œuvre, éditée et inédite : de Pavillon 3, ses premières nouvelles (1944), aux textes sur l’image des années 1980. Il s’achève sur quelques pages manuscrites de sa dernière et monumentale tentative autobiographique, L’Enfant de citadelle.

Et pour commencer il y a ce texte : L'inactualité de Fernand Deligny.

(1) : Sandra Alvarez de Toledo, "L'inactualité de Fernand Deligny", Fernand Deligny, Œuvres, Ed. de L'Arachnéen, 2007, p 24.

Commentaires

le livre est déjà épuisé ! j'espère qu'il va être réimprimé !

Écrit par : catherine leblanc | 08 janvier 2008

Lorsque j'ai croisé S. Alvarez de Toledo et Anaïs Masson à Paris, c'est la question qu'elles se posaient : Réimprimer ou pas ?

Écrit par : Tieri | 09 janvier 2008

je crois qu'il reste un exemplaire à la librairie. Pour l'attraper, il faut vaincre la peur d'un marche-pied vieux et bancal - mais le plus beau Tieri, tu ne l'as pas dit dans ta note, le plus beau dans ce livre et ce que tu pourras revenir y puiser chaque jour, c'est l'utopie, la même qui anime Osle, celle de croire que de vieux radeaux qui laissent passer l'eau peuvent embarquer des enfants vers la parole et loin des fantômes.

Écrit par : m. | 09 janvier 2008

L'utopie du radeau ? Mais oui l'utopie du radeau. Tu as raison, c'est le cœur obsessionnel de sa pensée.
Et un projet de livre pour Où sont les enfants ?, de bâtir un radeau et de naviguer jusqu'à l'océan avec chiens, enfants qui écrivent, enfants photographes, chèvre & poulailler. Une horde de radeaux descendant la Dordogne, hommage à François Augiéras en passant Domme, bivouac sous les falaises à apprivoiser les choucas qui y nichent.

Écrit par : Tieri Briet | 10 janvier 2008

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