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27 décembre 2007

Anabell Guerrero

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Les Wayus, dont la photographe Anabell Guerrero fait surgir la force à travers ses portraits de femmes, ignorent les frontières. Ils vivent à cheval sur la péninsule de la Guajira colombienne et l’Etat de Zulia au Venezuela, dans la région la plus sèche et la plus aride de la côte caraïbe. Au long des siècles, ils ont défendu leurs droits, leur culture, leur territoire : contre les conquistadores, contre la bourgeoisie créole de l’indépendance, contre les gouvernements qui veulent les assimiler et les transnationales qui entendent les piller.

Organisées des deux côtés de la frontière, les femmes résistent. Malgré la guerre civile qui déchire la Colombie et détruit le tissu social. Malgré les massacres et les déplacements forcés. Ces femmes ont un statut particulier dans cette société organisée autour d’un système de filiation matrilinéaire, dans lequel l’autorité masculine incombe aux oncles maternels. Selon leurs croyances, la mère des Wayus est Iwa, la pluie du printemps... Comme le leur a enseigné l’araignée Welekeru, les femmes tissent les vêtements aux motifs inspirés de la nature qui les entoure. Elles tissent les hamacs des jeunes mariés. Et, avec les cactus du désert, elles tissent les toitures, les barrières des enclos et les murs du cimetière. Elles laissent à leurs aînées le soin de conter les méandres d’une organisation familiale complexe. Leur parole est entendue et respectée, qu’elles soient chamanes ou députées.

 

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Anabell Guerrero, née à Caracas, a mené un long travail sur les Wayus, qu’elle a commencé à photographier dès 1998. Depuis 2004, elle vit en « résidence de création » à Evry, où elle travaille notamment sur une œuvre monumentale, Voix du monde, destinée à la place des Droits-de-l’Homme-et-du-Citoyen de la ville, et dont l’artiste présente la préfiguration à la galerie du Théâtre de l’Agora, scène nationale d’Evry et de l’Essonne, du 4 octobre au 10 novembre 2006 (place de l’Agora, 91000 Evry). Parallèlement, Anabell Guerrero vient de publier Totems (textes de Cecira Armitano et Edouard Glissant) et Aux frontières (textes de John Berger, Christian Caujolle, Cecira Armitano), aux éditions Atlantica, Biarritz.

Françoise Escarpit - août 2006

Edouard Glissant - Il n'est frontière qu'on n'outrepasse

26 décembre 2007

Le sens du lieu

 

Les photographies de détails qui figurent ci-contre ont été prises par Anabell Guerrero dans le centre pour réfugiés et émigrants de Sangatte, près de Calais et du tunnel sous la Manche. Ce centre a été récemment fermé sur ordre des gouvernements français et britannique. Il abritait plusieurs centaines de personnes, qui espéraient pour bon nombre d’entre elles pouvoir gagner le Royaume-Uni. L’homme qui figure sur les photographies – Anabell Guerrero souhaite ne pas révéler son nom – vient de la République démocratique du Congo (ex-Zaïre).

Mois après mois, des millions de personnes quittent leur pays. Elles partent parce qu’il n’y a rien là-bas, sauf tout ce qu’elles ont, et qui ne suffit pas pour nourrir leurs enfants. Naguère, cela suffisait. Cette pauvreté est le fait du nouveau capitalisme.

Au terme d’un long et terrible voyage, après avoir connu la bassesse dont les autres sont capables, après en être arrivés à croire en leur propre courage incomparable et obstiné, les émigrants se retrouvent à attendre dans quelque centre de transit étranger, et tout ce qu’il leur reste de leur continent d’origine c’est eux-mêmes : leurs mains, leurs yeux, leurs pieds, leurs épaules, leur corps, ce qu’ils portent et ce qu’ils rabattent sur leur visage la nuit pour dormir, faute de toit.

Les images d’Anabell Guerrero nous aident à comprendre que les doigts d’un homme peuvent être tout ce qu’il reste d’un lopin de terre labourée, ses paumes ce qu’il reste du lit d’une rivière, et que ses yeux renferment une réunion de famille à laquelle il ne peut se joindre. Portrait d’un continent émigrant.

John Berger - Dix dépêches sur le sens du lieu. Août 2005.

A partir d'une seule image

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Amy Stein - Domesticated 8

Cette image d'Amy Stein pourrait servir à écrire les premières pages d'un conte pour aujourd'hui, jour de noël. Un conte pour les enfants. Un autre livre d'Où sont les enfants, il faut tellement de temps pour faire un livre. Alors qu'il suffit d'une image pour commencer le travail mental, la fabrication des images, la préparation d'une maquette. Cette image est un appel à écrire. Il faudrait la donner à ceux qui cherchent encore les mots, comme un cadeau pour écrire des phrases inconnues d'eux.

Ou bien je deviens fou à force d'imaginer un livre quand une photo commence à raconter ? 

24 décembre 2007

Trois images de Johan Simen

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Johan Simen - Evidence of Things Unseen, 2000
Plusieurs photographes, à commencer par Sarah Moon et jusqu'à Severine Thevenet aujourd'hui, semblent partager cette idée qu'en regardant longtemps un enfant peut distinguer ce que nous, adultes avec des yeux d'adultes, sommes devenus incapables de voir.

 
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Johan Simen - Evidence of Things Unseen, 2000
Et cette idée me parle, je crois qu'elle ne me quitte plus et en présence d'un enfant, je passe de plus en plus de temps à guetter ce que fixe face à lui son regard immobile. La pupille ne semble pas devoir régler sa vision sur les objets qui l'entourent, mais scrute au contraire l'espace entre les choses, occupée à creuser le vide au devant pour y trouver matière à nourrir les pensées qui en naissent.
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Johan Simen - Evidence of Things Unseen, 2000

Et ce regard perdu, fixé trop longtemps sur le vide, semble gêner nombre d'adultes qui l'associent d'emblée, dans leurs remontrances et leurs plaintes, aux pensées dangereuses, nocives pour son avenir, d'un gamin occupé à rêver.

23 décembre 2007

La vie des enfants

 

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William Ropp, voyage au mexique 

L'écriture de Francis Marmande ne va pas souvent aux photographes. En 2005, il écrivait à propos d'une exposition de William Ropp à Ombres blanches : « Tous les enfants photographiés par Ropp nous regardent. Ils posent un regard dur, terrible, pénétrant, sur le monde. Ils ont cet air de tristesse des enfants qui savent : la sévérité des enfants qu'on ne voit pas qu'aux enfants pauvres, leur façon unique de prendre l'air vieux.»

« La méthode Ropp n'a pas varié : « L'appareil photographique solidement campé sur son trépied et dans l'obscurité la plus totale. Là, je laisse les enfants livrés à eux-mêmes avec pour seule recommandation de ne point trop bouger. Commence alors ce que d'aucuns appellent la danse de la lumière », l'inquiétante familiarité de l'enfance.» (La vie des enfants, Le Monde, 29 septembre 2005)

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 William Ropp, voyage au mexique

Les photos d'enfants de William Ropp me font penser à ce que je viens de lire de Maryvette Balcou, dans un article où elle raconte et interroge ce travail qui consiste à écrire pour des enfants : « Ce qui inquiète les enfants, ce ne sont pas les sujets graves auxquels ils sont tôt ou tard confrontés, mais c'est notre silence. En tant qu'adultes, nous ne devons pas avoir peur de nous interroger avec eux dans le doute, le rêve et les interrogations. »

Oui. Ce qui inquiète les enfants, c'est notre silence. Et ce bruit continu, bavardage & radio, musique & tv qu'on produit pour l'enfouir. Au lieu de choisir seulement les mots qui résonneront. 

William Ropp - Children. Editions de l'Œil, Montreuil, 2005. 

Maryvette Balcou - Ecrire pour (avec ) des enfants à la Réunion. Expressions - N° 30 

19 décembre 2007

Les secrets de Stéphane Servant

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Stéphane Servant face à la classe CE2-CM1 

A Labastide-Murat il y a une école, deux classes maternelles et quatre élémentaires. C'est une école loin des villes, loin des théâtres et des cinémas, où les enseignants doivent inventer des stratagèmes pour que créateurs et enfants puissent se rencontrer malgré tout. Et ce n'est pas simple. Depuis mars il y a aussi une bibliothèque dans le village, une vraie bibliothèque avec des livres qui donnent envie aux enfants. Quand Marie de Hillerin est arrivée de la banlieue parisienne pour animer la bibliothèque, elle a décidé de travailler à ces rencontres. Un conteur est venu en novembre, et puis Stéphane Servant ce vendredi. En parlant avec les enfants, j'ai réalisé que c'était la première fois qu'un auteur venait à l'école. Pour eux c'était important, de parler avec un monsieur qui écrit des livres. Les élèves de Maternelle avaient travaillé sur Le machin, les CP sur Le cœur d'Alice et les plus grands sur 8 h 32. Ce que personne ne savait, c'est que pour Stéphane aussi c'était une "première fois". Premier dialogue avec des classes d'enfants lecteurs qui, bien sûr, avaient 10 000 questions à lui poser. Ce dialogue il le redoutait un peu, même si son expérience d'éducateur spécialisé et de conteur lui permettait de trouver les mots qui parlent aux enfants. 
 
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La rencontre était donc importante pour chacun, et les explications sur son travail d'auteur se voulaient aussi sincères que possible. Comment viennent les idées ? Et pourquoi c'est difficile de vivre avec quelqu'un qui écrit ? Stéphane répondait sans tricher, avec l'envie d'expliquer tout, d'être vraiment entendu sans simplifier ce qui devait être dit. L'envie de donner des mots importants aussi, des mots qui résonnent. Comme ces secrets qu'il a donnés aux CP, au milieu de l'après-midi. Des secrets qu'on ne peut pas rapporter ici, bien sûr, de vrais secrets qu'il a partagés avec les enfants, à propos de la façon dont naissaient les histoires qu'il invente. 
 
Alors on a apris que ce lieu, cette bibliothèque dans un village au bord du causse, c'était un endroit où pouvaient se dire des choses importantes. Un lieu avec une âme. 

12 décembre 2007

Les reines rouges à Sainte-Livrade

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Non, Juliette ne fait pas que des photos.
Depuis gamine elle dessine, c'est ce qu'elle dit.
Ses drôles de reines rouges sont exposées à Sainte-Livrade sur Lot, capitale européenne de la culture en 2008.

10 décembre 2007

Survie

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Angelle - La classe de Madame Lampion 

Montreuil était comme une récolte, et difficile à raconter, j'y pense depuis cinq jours. La récolte, c'était les photographes qui la donnèrent, et leurs images racontaient plus longtemps que les livres tout autour, entassés. Des livres à perte de vue et je ne sais plus lire, je me dis.
 
On ne vient pas si souvent jusqu'en banlieue, juste au bord de Paris et c'est aussi la ville où vit Angelle. Elle a un grand classeur avec dedans la plupart des photos qui serviront pour La classe de Madame Lampion, ce livre qu'a écrit Catherine Leblanc, le premier reçu d'elle. Un livre pas simple à photographier, un livre rempli d'enfants pour lequel elle a inventorié tous ces objets un peu cassés qui font leurs univers, ceux qu'ils trimballent entre leurs poches et leurs cartables. Pourquoi ses images racontent-elles l'enfance à ce degré d'intensité ? Pourquoi ne ressemblent-elles à rien de connu ? L'air de rien, ses photographies délivrent un sentiment que les surréalistes n'avaient pas su capter, malgré cette ambition un peu désespérée qu'ils en avaient.
 
 
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Alice Sidoli - La chaise vide

J'essaye de raconter les photos qu'on a vues. Celles d'Alice Sidoli prises dans un lycée, dans une autre banlieue. Parce qu'avec RESF on veut faire un livre qui raconte l'expulsion, la dislocation des familles sans papiers. Alice a rencontré Géraldine Collet qui a écrit cette histoire, et c'est ensemble qu'elles organisent les prises de vues, le mercredi quand les classes restent vides. Alice pose les images sur la table, les étale devant moi comme une voyante avec les cartes d'un tarot. Les images disent l'avenir d'un livre qu'on veut faire. Les images disent le chemin qu'on cherche encore, à mesure qu'on relit les phrases de La chaise vide.

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© Marcella Barbieri

Puis les photos de Marcella Barbieri. 14 images + 2. Les deux dernières encore vierges, première fois qu'on regarde et c'est son monde. Elles sont nées toutes les deux d'un texte qu'on a perdu, un texte que d'autres éditeront, illustré de dessins comme on fait d'habitude. Les seize images de Marcella racontent en silence, sans aucun texte encore, un récit que j'aimerais bien débusquer. Que je débusquerai forcément si je continue à relire Julio Cortazar, Italo Calvino, Marcel Schwob et Clarice Lispector. Eugène Savitzkaya aussi. Mais je ne sais plus lire et depuis si longtemps j'ai perdu mes lunettes.

Debout derrière la table où sont nos livres, on regarde les images de Marcella. Passent Juliette Armagnac, Sara, Edith de Cornulier Lucinière et je leur montre comme on montre un trésor. Il suffirait d'un écrivain pour relier ces images et y tracer un récit. Je cherche un écrivain, je porte le deuil de Cortazar, celui de Calvino, j'emporte leurs livres pour découper dedans des phrases et les coller sous les images de Marcella.

 

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Juliette Armagnac - Enfin seule

Avant de m'en aller j'écoute encore les écrivains : Stéphane Servant, Jeanne Failevic, Lydia Devos. J'écoute la colère de Sophie Van der Linden et sa colère me parle. J'écris dans mon carnet les mots que j'oublierai demain à force d'autoroutes et de machines à café, les mots des écrivains. En revenant derrière la rue, dans l'ordinateur d'où j'écris arrivent d'autres images, celles de Juliette Armagnac pour Enfin seule. C'est là, dans ce texte-là que Manu Causse a écrit :

Je cours dans la prairie comme un indien qui chante. Les herbes me font signe et me parlent du vent. Un rayon de soleil se frotte à ma peau et mon cœur s’étend jusqu’au ciel. Je suis immense.

Il a raison. Les photos sont une preuve : dans leurs pensées les enfants sont immenses.