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10 décembre 2007

Survie

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Angelle - La classe de Madame Lampion 

Montreuil était comme une récolte, et difficile à raconter, j'y pense depuis cinq jours. La récolte, c'était les photographes qui la donnèrent, et leurs images racontaient plus longtemps que les livres tout autour, entassés. Des livres à perte de vue et je ne sais plus lire, je me dis.
 
On ne vient pas si souvent jusqu'en banlieue, juste au bord de Paris et c'est aussi la ville où vit Angelle. Elle a un grand classeur avec dedans la plupart des photos qui serviront pour La classe de Madame Lampion, ce livre qu'a écrit Catherine Leblanc, le premier reçu d'elle. Un livre pas simple à photographier, un livre rempli d'enfants pour lequel elle a inventorié tous ces objets un peu cassés qui font leurs univers, ceux qu'ils trimballent entre leurs poches et leurs cartables. Pourquoi ses images racontent-elles l'enfance à ce degré d'intensité ? Pourquoi ne ressemblent-elles à rien de connu ? L'air de rien, ses photographies délivrent un sentiment que les surréalistes n'avaient pas su capter, malgré cette ambition un peu désespérée qu'ils en avaient.
 
 
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Alice Sidoli - La chaise vide

J'essaye de raconter les photos qu'on a vues. Celles d'Alice Sidoli prises dans un lycée, dans une autre banlieue. Parce qu'avec RESF on veut faire un livre qui raconte l'expulsion, la dislocation des familles sans papiers. Alice a rencontré Géraldine Collet qui a écrit cette histoire, et c'est ensemble qu'elles organisent les prises de vues, le mercredi quand les classes restent vides. Alice pose les images sur la table, les étale devant moi comme une voyante avec les cartes d'un tarot. Les images disent l'avenir d'un livre qu'on veut faire. Les images disent le chemin qu'on cherche encore, à mesure qu'on relit les phrases de La chaise vide.

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© Marcella Barbieri

Puis les photos de Marcella Barbieri. 14 images + 2. Les deux dernières encore vierges, première fois qu'on regarde et c'est son monde. Elles sont nées toutes les deux d'un texte qu'on a perdu, un texte que d'autres éditeront, illustré de dessins comme on fait d'habitude. Les seize images de Marcella racontent en silence, sans aucun texte encore, un récit que j'aimerais bien débusquer. Que je débusquerai forcément si je continue à relire Julio Cortazar, Italo Calvino, Marcel Schwob et Clarice Lispector. Eugène Savitzkaya aussi. Mais je ne sais plus lire et depuis si longtemps j'ai perdu mes lunettes.

Debout derrière la table où sont nos livres, on regarde les images de Marcella. Passent Juliette Armagnac, Sara, Edith de Cornulier Lucinière et je leur montre comme on montre un trésor. Il suffirait d'un écrivain pour relier ces images et y tracer un récit. Je cherche un écrivain, je porte le deuil de Cortazar, celui de Calvino, j'emporte leurs livres pour découper dedans des phrases et les coller sous les images de Marcella.

 

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Juliette Armagnac - Enfin seule

Avant de m'en aller j'écoute encore les écrivains : Stéphane Servant, Jeanne Failevic, Lydia Devos. J'écoute la colère de Sophie Van der Linden et sa colère me parle. J'écris dans mon carnet les mots que j'oublierai demain à force d'autoroutes et de machines à café, les mots des écrivains. En revenant derrière la rue, dans l'ordinateur d'où j'écris arrivent d'autres images, celles de Juliette Armagnac pour Enfin seule. C'est là, dans ce texte-là que Manu Causse a écrit :

Je cours dans la prairie comme un indien qui chante. Les herbes me font signe et me parlent du vent. Un rayon de soleil se frotte à ma peau et mon cœur s’étend jusqu’au ciel. Je suis immense.

Il a raison. Les photos sont une preuve : dans leurs pensées les enfants sont immenses.

 

Commentaires

les cartes au trésor, c'est très très complexe à lire, et si tu savais pas, comment t'arriverais à les trouver, ces trésors ?
(alors... j'ai l'droit de dire que je te crois pas quand tu dis que tu ne sais plus lire ?)

psst... ça n'a rien à voir avec la lecture, mais : des nouvelles de la vieille chienne ?

Écrit par : sophiegda | 10 décembre 2007

J'aime beaucoup cette note. Il y a quelque chose des enfants qui s'y trouve. Vous en parlez et j'ai l'impression non pas de les voir mais d'entendre la rumeur de la cour. Il y a des sensation qui remontent les années. Des images qui se perdent en moi avant que d'émerger dans ma mémoire, mais je les sens qui glissent silencieusement comme des poissons. Elles survivent. C'est peut-être l'évocation rapprochée de l'enfance et de Calvino, de Cortazar. C'est peut-être l'imaginaire que je sens remuer en moi.
J'aime bien cette note, oui.
Je vous souhaite de voir votre projet continuer de s'épanouir.

Écrit par : antoine | 10 décembre 2007

Mais l'histoire est déjà contenue dans les images de Marcella! Enfouie, secrète et souterraine comme une petite rivière oubliée des hommes. Il suffit de partir à sa rencontre, une branche de coudrier entre les mains et les mots vont jaillir comme au premier jour! En avant!

Écrit par : Stéphane | 11 décembre 2007

PS : et, entre nous, pour tes problèmes de lunettes, je ne te crois vraiment pas!

Écrit par : Stéphane | 11 décembre 2007

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