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15 septembre 2007

Kentucky Eyeglasses

 

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Pour commencer, on pourrait dire que Ralph Eugene Meatyard a cherché, toute sa vie de père et d'opticien, des décors pour photographier ses trois fils, Gene, Michael et Christopher. Avec eux et à partir de leurs jeux, il tentait de mettre au point des images capables de restituer ce don qu'ont les enfants pour embrayer sur une histoire inventée. Avec Madelyn, leur mère, toute la famille prenait la voiture chaque dimanche et parcourait des kilomètres à la recherche de ces lieux qu'ils transformaient, à l'aide de deux ou trois accessoires, en décor étrange pour un conte qui reste à écrire. Dans l'esprit de Ralph, père et époux, il s'agissait de préparer la petite troupe familiale au grand œuvre qu'il imaginait depuis plusieurs années. Dans son amour de la littérature, il nourrissait une passion extrême pour l'œuvre de William Carlos Williams, et plus particulièrement pour Paterson, ce poème monumental auquel l'écrivain travailla pendant plus d'une décennie, de 1945 à 1958. Construit autour de la ville ouvrière du New Jersey qui lui donne son titre, et suivant le cours métaphorique de la rivière Passaic, ce long poème visuel offre le portrait éclaté d’une ville américaine à travers son paysage immédiat, ses scènes contemporaines et ce qu'il reste de son histoire coloniale, culturelle et industrielle.
  
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Meatyard envisageait de créer un équivalent photographique du poème, une œuvre polyphonique capable, à son tour, de faire le récit d'un paysage et le portrait des hommes qui y vivaient, tout en gardant la mémoire des pionniers et des ouvriers qui l'avaient façonné. Cette ambition qu'avait Meatyard, de donner aux photographies une puissance narrative et poétique, le rapprochait peut-être de Robert Franck, puisqu'ils lisaient les mêmes écrivains. La photo était vouée à devenir un livre, une nouvelle forme littéraire pour le récit ou l'épopée, et il fallait organiser les prises de vues pour donner à chaque image la richesse que contenaient les vers de Williams, des phrases aussi directes et pleines que 
 
 L’amour sans ombres s’étend à présent
                qui ne s’éveille
                               qu’avec la montée de
   la nuit.                                                   
 
Meatyard s'arrachait les cheveux, il ne savait pas comment inventer ces photographies, mais il était persuadé qu'en observant jouer ses enfants, en devenant leur complice, il trouverait le procédé capable de mettre en scène un poème d'une dimension équivalente.

 
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 Ralph Eugene Meatyard,
Child Lying on Ground with mask, 1959

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