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28 mai 2007

Ma vie de VRP (2)

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Je rentre d'un sacré voyage. La France n'est pas si grande, elle aurait même tendance à rapetisser mais il y a toutes ces villes où l'on apporte les livres, ces lieux qui sont comme des refuges et qu'on appelle encore des librairies. Quand j'y entre c'est comme sortir de la ville, échapper à la rue et revenir au silence, à l'écoute, chercher les voix encore humaines. Les voix sont dans les livres, dans les chants du rap et du slam, dans les rues des émeutes. Le reste ne sert qu'aux vieilles langues à ordures, les tactiques électorales, la foire où on gueule en calculant tous ses mots, leur impact en pleine tête, la tête à ceux qui n'ont pas la parole. En roulant j'ai failli casser ma radio plus d'une fois. Pour faire taire les vieux mots matraqués, les phrases obligatoires qui me sortent par les yeux. Il y a des mots qui s'usent et qu'on devrait jeter aux orties, des noms d'élus, on n'en veut plus. Pourtant les mots sont importants, mais je préfère ceux d'Octobre Rouge, de La Rumeur, de Keny Arkana. On ne va pas s'énerver, non, mais plusieurs fois j'ai failli jeter ma radio par la fenêtre. A Tire-Lire je croise Jean Delas en chemise rose, fier de lui qui va prendre sa retraite, devenir libraire comme il dit, pour empêcher le cerveau de rétrécir. Quand Marie-Claude lui montre nos livres, il s'énerve un peu face à l'album de Thierry Lenain. L'histoire, je ne la connaissais pas. Elle remonte à très loin. Presque un duel on dirait. L'accusation, dans la presse, faite à l'Ecole des loisirs d'avoir publié un livre pédophile. Thierry ne change pas. Tant mieux. Je crois savoir quel camp j'aurais choisi, mais j'irais lire le livre et les coupures de presse, si je peux retrouver leur trace et comprendre. Passage à L'eau vive mercredi, dans les rues d'Avignon où je me perds à chaque fois. Dans la chaleur, la librairie a vraiment cette atmosphère de refuge. C'est là qu'est venue l'idée du refuge : Quand j'y entre c'est comme sortir de la ville, échapper à la rue et revenir au silence, à l'écoute, chercher les voix encore humaines. Dans sa dernière chronique Madeline Roth écrivait : "Je pense souvent à Tomek, le petit garçon de La rivière à l'envers, à l'épicerie fabuleuse qu'il tient. On ne vend pas des livres. Mais des rires, des larmes, des échelles, des luttes, des arc-en-ciel, des étreintes, des blessures, des paysages." A Uzès je trouve deux exemplaires du voyage en ballon, le livre d'Albert Lamorisse dans sa réédition par l'Ecole des Loisirs. La librairie s'appelle Le Parefeuille, et sur une porte est affiché un texte de Georges Bataille, une lettre à René Char que vient de publier Fata Morgana : "J'aperçois chaque jour un peu mieux que ce monde, où nous sommes, limite ses désirs à dormir." Le contraire de ces voix qui ne suintent que mensonge et mépris. Une voix qui fulgure, entaille, affutée comme une arme et capable d'éclater en échos. La voix d'un mort, et plus vivante que leurs voix d'élus qui ne veulent pas mourir et se taire. A Grenoble je trouve encore d'autres trésors. Plein. Mais j'ai scotché la radio pour mieux voir les montagnes. Pour écouter le grondement de l'orage qui prépare ses éclairs. La librairie Bonnes Nouvelles veut se consacrer à la petite édition, alors les étagères sont remplies de trouvailles, des livres de photo, la revue de Valérie Rouzeau, une revue de poésie pour les enfants qui s'appelle "Dans la lune". On peut faire des milliers de kilomètres sans radio pour dénicher ça. On peut faire le voyage en ballon, en hommage à Albert Lamorisse, jusqu'à cette ville presque aux frontières où une jeune femme, mère dans trois mois, a accepté de ne pas se payer pour rendre visibles les livres de Quiquandquoi, de l'Amourier, des éditions de l'œil ou les petits livres animés de Serge Morin qui disent je t'aime dans le langage des signes, quand on tourne les pages.

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