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20 janvier 2007

Une vie de V.R.P.

medium_DSC_L-Art_Malin007.jpg©Alice Sidoli / BaSoH - Librairie L'Art Malin, Paris XI

En arpentant les librairies pour présenter nos livres, on rencontre forcément plein de libraires, ceux qu'on va dénicher au milieu des villes, à l'autre bout de la France ou de la Belgique, à côté du boucher et du quincailler, jamais très loin de l'église et de la place du marché. Au début j'avais peur. J'allais faire ce que font tous les commerciaux, j'allais faire de la vente, moi qui n'avais jamais rien vendu de ma vie. Je savais qu'il y avait des écoles où ça s'enseignait. Cela s'appelle Force de vente. Et rien que ces mots m'inquiétaient. Force de vente, manigance et connerie de la pub, violence extensive du commerce.Toutes mes craintes se sont envolées à la première librairie. Je m'en souviens. Mai 2005, je pousse la porte de la librairie Tire-Lire, à Toulouse. Nous venons tout juste d'éditer Disparue et La Nef des fous et la semaine précédente j'avais téléphoné, pour commencer, aux librairies toulousaines. Parce que c'est là, à Toulouse, que pendant mes années de lycéen et d'étudiant aux Beaux-Arts, j'avais commencé à dépenser tout l'argent que je gagnais comme serveur, le soir et jusque tard dans la nuit. J'achetais des livres d'images, et les livres d'images coûtent chers, ils sont aussi plus difficiles à voler. Donc je me ruinais. Je volais les livres de poésie à la FNAC et je payais cash les monographies en allemand de Joseph Beuys, Sigmar Polke et Julian Schnabel, ou les albums du Sourire qui mord et de Harlin Quist. Je me souviens aussi d'un vieux libraire rue du Taur qui m'avait donné Georges Perros à lire. Papiers collés


Toutes ces années, j'avais laissé tellement d'argent à Ombres blanches ou à Privat que maintenant, je pouvais bien essayer d'en récupérer un peu avec mes propres livres. Alors je pousse la porte de Tire-Lire, librairie Sorcière et je rencontre deux dames, je m'en souviens, assez intimidantes au premier abord. Elles se sont assises derrière la caisse enregistreuse et ont lu, l'une après l'autre et sans rien dire, les 24 pages de Disparue et les 32 pages de La nef des fous. Ces minutes de lecture silencieuse ont été les plus longues de ma vie d'apprenti éditeur. Oui, les librairies lisent. Ils sont nombreux à s'asseoir et à lire, tout simplement, l'album que vous venez de poser sous leurs yeux. Pendant ce temps vos yeux à vous cherchent où se poser le long des rayonnages, ils parcourent les affiches des grandes maisons d'édition et vous vous jurez qu'un jour, oui, il y aura là une affiche d'Où sont les enfants ? Neuf mois plus tard, Michèle Sarlangue et Marie-Claude Marchez, les deux libraires de Tire-Lire nous invitaient à exposer nos livres sur leur stand à Kid Expo. Comme une alliance, un geste de soutien, l'idée d'un combat partagé. Ces gestes-là ne sont pas rares, mais ils sont beaux. Ils sont la preuve que libraires et éditeurs, s'ils savent rester indépendants, inventent le même chemin, un chemin qui n'existerait pas sans eux.Alors toute la semaine j'ai arpenté les librairies de Rouen, Compiègne, Creil, Dieppe, Fécamp... Dehors il y avait la tempête, des camionnettes renversées dans les fossés et la mer déchainée le long des falaises. Mon vieux Scénic résistait mal à 2000 km de routes détrempées, boueuses, embrouillées entre la Normandie et la Picardie. La chienne qui m'accompagne était malade, trempée par la pluie, presque puante.Mais à chaque fois que je poussais la porte d'une librairie, je changeais d'univers. Je me retrouvais à l'abri dans un endroit où les murs de livres protègent du vent et des déluges. D'un seul coup il y avait du silence, des noms d'auteurs aimés sur les livres dont les tables étaient pleines. Et dans le regard des libraires sur nos livres, il y avait une curiosité amicale, l'envie d'en savoir plus, la volonté de comprendre comment de tels livres avaient pu naître. Que ce soit Fanny Delacour à la librairie des signes (Compiègne), Anne et Claire Lesobre à la librairie Entre les lignes (Creil), Jean-Pierre Bambier à la librairie Renaissance (Rouen) ou encore Laurence à L'univers du Livre (Beauvais), il y avait cette passion partagée pour les livres d'enfants, cette curiosité amicale qui fait qu'au cours de nos 19 mois d'existence, dans chacune des 228 librairies visitées de Lille à Perpignan, de Bruxelles à Brest, nous avons eu l'impression de parler la même langue, de débarquer au milieu d'un infime territoire, une zone d'accueil où des livres un peu différents avaient encore une chance d'apparaître. Nous allons continuer. C'est grâce à ces lieux que nous pouvons continuer d'inventer d'autres livres, tout en débroussaillant un chemin qui sans eux resterait clandestin.

Commentaires

Fleurs au fusil et livres sous le bras : merci Tieri pour ce beau témoignage!

Écrit par : Esteban | 22 janvier 2007

Nomadisme ou colportage ? Un peu des deux et ce serait idiot de ne pas s'obstiner. Que les images circulent. Mon enfant parcourt les livres d'Où sont les enfants ? "Disparue" et "Histoire à dormir debout" parcourent son sommeil, la nuit, ses journées d'enfant qui s'interroge.
Je n'oublie pas la question que vous posez :
Où sont les enfants ?

Écrit par : Pierre Michon | 30 janvier 2007

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