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19 avril 2006

Amour à gogo !

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Histoire d’un album

Comme toutes les histoires d’amour, “Amour à Gogo !” a une préhistoire un peu longue et tortueuse. Et bien avant de devenir ce livre qui doit sortir en 2006 aux Editions Où sont les enfants ?, le texte a d'abord émergé d’un atelier d’écriture mené par Maryvette Balcou, en avril 2003, au salon du livre de Pointe-à-Pitre. “Une dizaine d’heures consacrées à travailler, ensemble, autour du thème de l’amour”, m'a-t-elle écrit l'autre jour.

C’est la troisième version de ce texte, patiemment réécrite par Maryvette à St Denis de la Réunion, que nous avons reçue à Où sont les enfants? en janvier 2005. Nous avions déjà décidé de faire un premier livre avec Maryvette, et son écriture nous avait donné envie de lire d’autres histoires, toutes ses histoires, celles publiées déjà aux Editions de l'Océan, mais surtout celles qui restaient inédites. “Amour à Gogo !” parlait d’amour et justement, nous avions très envie de photographier une histoire d’amour pour les enfants.

Alors comment expliquer ce qui, dans les récits de Maryvette Balcou, apporte une réalité à la fois étrangère et familière, tout en colportant à tous les coups une charge d'émotion inhabituelle en littérature jeunesse? Ce n’est pas simple mais en lisant, les gamins l’éprouvent et le disent. Ceux qui participent à notre comité de lecture d’enfants l’écrivent dans une de leurs fiches : “On dirait un voyage, un voyage pour apprendre quelque chose de difficile à expliquer”, criait le plus jeune de nos lecteurs, celui qui était aussi le plus excité.

Dans une petite structure comme la nôtre, les livres ont besoin de chance pour exister. De chance et de rencontres. Et ce livre-là n’en a pas manqué. Pour inventer un livre pareil, il nous fallait d'abord un photographe. Un œil ! C'est primordial un œil pour faire un livre rempli d'images. Et dans ces petits villages du causse, au milieu du Lot et des forêts où nous travaillons, les photographes ne se bousculent pas au portillon. Dans les villes bien sûr les photographes sont plus nombreux. Mais pour cette histoire il nous fallait un photographe tout terrain, du genre barroudeur qui n’a pas peur des enfants. Par chance, nous en connaissions une. Une photographe qui non seulement sait parler aux enfants, mais qui en plus n’a pas peur d’aller grimper, au milieu de la nuit, en haut des fourches d’un tracteur pour obtenir l’image qu’elle s’imagine.

Chrystelle Aguilar est une photographe obstinée. C’est elle qui a réalisé toutes les photos de La nef des fous, et je me souviens qu'il y en avait plusieurs milliers. C’est encore elle qui a imaginé toutes les images d’Histoire à dormir debout, et je vous donne ma parole que ce n’était pas une mince affaire. Chrystelle avance un peu à la manière de certains cinéastes avec qui j'ai pu travailler. Avec patience et détermination bien sûr, mais surtout avec cette tendresse assez rare pour les personnages qu’il s’agit de faire jouer. Il faut aimer les gens, et les gamins encore plus. C'est elle qui le dit : "la plus grande difficulté réside dans le fait qu’il est très important que les enfants prennent autant de plaisir que nous à ce travail." Chrystelle sait qu’il faut parler longtemps aux gamins, écouter ce qu’ils racontent, ce qu'ils imaginent eux aussi avant d’aller mettre son œil à elle dans l’objectif. Nous avions envie de lui donner encore cette histoire, de réfléchir avec elle à la façon dont nous pourrions en inventer une à une les images.

La chance est survenue après. Et parce que Maryvette habite la Réunion. Une chance dont nous avions besoin. Parce que nous venions de publier "Histoire à dormir debout", Où sont les enfants? a été invité au premier Salon du livre jeunesse, qui se tenait en octobre 2005 à la Réunion. C'était un beau voyage et l'occasion, pour Chrystelle, de réaliser les prises de vues sur une de ces îles où "Amour à Gogo" avait été écrit et réécrit, entre les Antilles et La Réunion. Une chance à ne pas laisser passer. Et comme l'écrit Thierry Lenain, "un salon n'est pas seulement un lieu pour paraître ou vendre, mais aussi un lieu de rencontres qui peut déboucher sur la création."


Encore une fois, comme pour les livres déjà parus, il a fallu que la petite troupe d'Où sont les enfants? se transforme en équipe de tournage. Avant notre venue, Maryvette avait mené tambour battant les repérages des décors et assuré le casting. Chrystelle serait au cadre, à la lumière et à la direction d'acteurs. Michèle Leydet assurerait le dérushage et la post-production sur un ordinateur qui rendait l'âme tandis que de mon côté, je devais m'occuper de la régie, des transports tout en apprenant mon rôle de figurant alors que j'essayais aussi de faire l'accessoiriste de plateau. Ce jeu de rôles multi-casquettes a quelque chose d'épuisant. Il me rappelle les court-métrages fauchés auxquels j'ai pu participer. C'est une économie de bouts de ficelles, un savant mélange d'acharnement et de bonne volonté pour engendrer parfois quelques images qui en valent la peine, qui justifient toute l'aventure et l'épuisement qu'elle laisse en nous longtemps après.

Les séances de prises de vues avaient été préparées, autant que possible, à partir du story-board dessiné par Chrystelle. Nous devions mettre en scène douze images en quatre jours, en tenant compte des mauvais coups de la météo tropicale, des kilomètres et des embouteillages qui séparaient les décors les uns des autres.

Mais la magie de cette aventure est venue d'un enfant. Matiss a 4 ans, c'est l'enfant qui raconte toute l'histoire dans le livre. " Et Matiss a posé beaucoup de questions. Il était important pour lui de comprendre ce que vivait le petit garçon de l’histoire, quelle était sa souffrance et quelle serait la porte de sortie,", raconte Chrystelle. Autour de lui, dans la vraie vie se tenait une famille magnifique : des parents, des oncles, des cousins et des grands parents qui non seulement ont incarné tous les personnages de notre histoire, mais ont su apporter une amitié et un dévouement qui ont nourri chacune de nos images.

La famille Nourly n'est pas une famille comme les autres. Pour commencer c'est une famille créole et métisse, dans toute la puissance qu'Edouard Glissant donne à ces deux notions. Mais c'est aussi une petite tribu où se pratique une solidarité permanente, une joie de vivre à toute épreuve, le goût des retrouvailles au quotidien, de la musique et du chant pour sceller l'amitié. Et je crois que notre livre, les douze images de notre livre et cette histoire d'amour se sont trouvées emportées par cette hospitalité, ce goût du bonheur et cet amour très tendre et solidaire qui les lie. Je crois que notre livre s'en est trouvé irradié, comme si son titre, "Amour à gogo", avait prédestiné à cette intensité.

Pourtant, dans les mois qui suivirent, une épreuve imprévue devait venir entraver la mise en pages du livre. Le texte était écrit depuis longtemps, toutes les images étaient à l'intérieur de l'ordinateur mais c'est Michèle qui devait tomber malade en novembre, épuisée et malade au point de ne plus pouvoir assurer la conception graphique du livre, comme elle l'avait fait avec tant d'invention pour nos quatre premiers albums. Ce coup dur a mis en danger toute l'aventure. Pas seulement ce cinquième livre mais le projet même d'Où sont les enfants?, que nous avions toujours imaginé comme une aventure collective.

Aujourd'hui, avec ce cinquième livre l'aventure continue : une aventure de bouts de ficelle et un bazar de saltimbanques. Une "aventure humaine", comme répétait sans cesse Michèle pour provoquer le sort à chaque épreuve, une aventure qui garde encore la trace de sa folie, de toute la passion qu'elle avait pour continuer à inventer d'autres livres. Alors bien sûr ce livre lui est dédié, dédié à la mémoire de l'aventureuse.

Derrière la rue,
avril 2006.

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