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23 décembre 2005

Résister au monde des adultes

Que voit la petite fille ?
UNE INTERROGATION SUR L’EMPLOI DU TEMPS AU PAYS DES MERVEILLES...

par Pacôme Thiellement

Lewis Carroll prévient ainsi petites filles et lecteurs (et tout lecteur de Lewis Carroll est, en puissance, une petite fille) : il ne s’agit pas d’apprendre à s’adapter au monde des adultes, comme dans n’importe quel vulgaire livre de propagande, qu’on appelle parfois contes pour enfants, mais de savoir comment lui résister. Les livres de Lewis Carroll sont des ouvrages sérieux, à mi-chemin du traité stratégique et de l’art d’aimer, destinés aux petites filles pour les former comme une armée efficace pour le rétablissement de l’ordre des fées. Si Antonin Artaud en a tant voulu à Lewis Carroll ("Jabberwocky n’est qu’un plagiat édulcoré et sans accent d’une oeuvre par moi écrite et qu’on a fait disparaître de telle sorte que moi-même je sais à peine ce qu’il y a dedans."), c’est parce que comme lui, et avant lui, il a confectionné des livres qui sont des armes contre un monde inacceptable.

Toute petite fille un tantinet perspicace vous le confirmera : les habitants du pays des merveilles ont de sérieux problèmes d’emploi du temps. Le lapin blanc a beau se presser et stresser, il est toujours en retard ; mais le lièvre de mars et le chapelier fou sont bloqués comme deux dépressifs en permanence à l’heure du thé : il est toujours dix-huit heures pour eux. Quant à la reine rouge, de l’autre côté du miroir, elle ne cesse de se déplacer à toute vitesse et dans tous les sens pour pouvoir rester à la même place. Pourtant le chapelier fou sait que, si on est en bons termes avec lui, le Temps fait tout ce que l’on veut ; et il enseigne à Alice, attentive, que les aiguilles peuvent tourner en un clin d’oeil de neuf heures à une heure et demi si une petite fille ne veut pas suivre sa leçon ; cependant, chantant devant la reine, et cette dernière estimant qu’il massacrait le temps, ce dernier s’est arrêté à jamais pour lui à l’heure du thé. Les seuls épargnés par le temps du pays des merveilles ou de l’autre côté du miroir sont le chat de Cheshire et Humpty Dumpty : l’un parce qu’il pratique l’art de disparaître et l’indifférence humoristique aux jeux de société des hommes (le chat de Cheshire est un genre de dandy) ; l’autre parce que, anarchiste couronné, il nomme les choses comme bon lui semble et fête en permanence son non-anniversaire, manifestant ainsi la plus grande liberté à l’égard du calendrier.

Tout finit toujours par nous rappeler quelque chose. Les vieillards sont d’autant plus prompts à ne plus s’étonner de rien, à établir d’arbitraires rapprochements entre ce qu’ils ont vécu et ce que d’autres vivent, qu’ils aboutissent généralement à la conclusion suivante : " De toutes manières, tout est pourri et les gens ne pensent qu’à eux-mêmes", proposition que l’on est en droit d’estimer non seulement particulièrement pauvre mais également hautement contestable, et qui est le résultat habituel d’une vie passer, hélas, à en baver.

Comme le dit joliment André Breton, Lewis Carroll est un maître d’école buissonnière (on peut lui retourner le compliment, contre les accusations habituelles de papisme et de terrorisme) ; et c’est à travers cette fonction qu’il est capable de se mouvoir singulièrement dans le temps, et d’en savourer toute l’épaisseur, à travers ces multiples promenades, goûters, soirées au théâtre et séances photos qu’il partage avec des petites filles. Enfant, le temps semble presque infini, extensible à l’envie. De fait, il est incomparablement plus long que ce que nous percevons à travers le filtre synthétique, abrégé, de notre conscience d’adulte ; et la preuve est dans la durée subjective des rêves, pouvant s’étaler sur plusieurs années pendant la temporalité officielle d’une seule nuit : Tout homme est une petite fille quand il rêve, innocent et cruel, tenant le cercle des heures comme un bouquet entre ses mains. Les journées s’écoulent avec langueur, le moindre événement est susceptible de prendre des dimensions monumentales. Il y a plus de différence entre deux insectes dans la conscience enfantine qu’entre deux hommes dans la conscience d’un adulte. " Rien de nouveau sous le soleil " est une parole d’adulte presque archétypique. Les enfants et les adultes ne vivent pas dans les mêmes mondes. Ceux de l’enfant ne cessent de se métamorphoser, et lui-même change sans cesse, sent son corps grandir et rapetisser, et son identité bifurquer avec le masque qu’il s’apprête à porter. Alice devrait toujours se conjuguer au pluriel.

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