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23 décembre 2005

Alice contre la pire des servitudes

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Alice Liddell photographiée par Lewis Caroll

L’enfance n’est pas donnée à tout le monde, même si tout le monde peut éventuellement la déceler en soi comme un réservoir infini de paradoxes logiques qui détruisent notre sens commun, un modus operandi d’amour innocent et cruel et une méthode pour rétablir une relation au temps qui s’accorde d’avantage avec notre inconscient et notre corps que la conscience de sujet dont laquelle on s’est arbitrairement drapé. Ce réservoir d’enfance, Lewis Carroll l’a trouvé, très tôt, à vingt-trois ans, lors de sa rencontre avec Alice Liddell ; et cette insouciance s’est transmuée en prise de conscience lorsque cette dernière lui dit, de la pomme qu’elle tenait dans sa main droite, qu’elle serait également dans sa main droite si elle se trouvait de l’autre côté du miroir. Seul un adulte croit que, de l’autre côté du miroir, la pomme se trouve dans sa main gauche. Seul un adulte croit que l’autre monde pourrait le changer d’un ciel, alors que l’immanence magique présuppose une disponibilité et une équivalence de l’autre monde au nôtre, un incessant va-et-vient entre les deux côtés du miroir qui transforme notre terre en un immense terrain de jeu, comprenant tous les possibles, permettant toutes les compréhensions. Ce qu’on nomme improprement expérience et que les hommes tirent de l’âge et de la maturité est l’amère victoire de la conscience dialectique et synthétique sur la découverte de toutes les aspérités qui font la joie incommensurable de l’enfance. Ce n’est pas étonnant que le surhomme nietzschéen soit un enfant qui danse (il aurait dû dire une petite fille) : car l’enfant vit de plain-pied dans le chaos du réel, chaos compris ici non comme désordre mais comme abîme séparant irrémédiablement chaque chose de sa ressemblante, perception de la différence infinitésimale qui contredit formellement la notion d’identité, découverte des paradoxes qui font et défont sans cesse notre rapport au monde et au corps et nous ouvre au temps incommensurable, au grand temps qui nous est donné à chaque instant.

Que voit la petite fille ? Alice, par exemple, ne s’étonne pas de voir un lapin blanc courir ou parler, mais regarder l’heure, cet acte de pire servitude ; l’ensemble du pays des merveilles lui semble soumis à un projet commun abject et ridicule dans lequel le raisonnement le plus étroit coïncide avec l’irrationalité la plus patente : " C’est vraiment quelque chose d’effarant que la manière dont toutes ces créatures raisonnent. Il y a là de quoi vous rendre folle ". Ce cauchemar a heureusement une fin : lorsqu’elle balance les juges et jurés du tribunal comme un vulgaire jeu de cartes, et se réveille le visage recouvert de feuilles mortes. En faisant remonter la supposée profondeur du pouvoir à la surface, en la traitant comme un jeu de cartes plutôt que de s’enfoncer dans les méandres labyrinthiques de la conspiration paranoïaque, Alice est alors en mesure de s’en déprendre et de réserver son attention à ce qui compte : l’amour, la liberté, la poésie. Les petites filles raffolent de poésie. Elles en écrivent souvent de bien plus belles que les adultes. Elles mentent moins.

Il n’est pas difficile de remarquer qu’une frontière sépare nettement deux types de rapport au langage et à la pensée au sein de ce corpus provisoirement intitulé " littérature ", " art " ou " philosophie " : un rapport au langage qui tend vers la responsabilité ou la maturité, orienté vers le modèle homérique de l’homme adulte ; et un autre qui tente de donner pleinement raison à l’enfance et à l’insouciance, y découvrant une inépuisable matière à penser qui permet au récepteur d’explorer de nouvelles manières de vivre : de D. A. F. de Sade à Fabrice J. Petitjean, de Paolo Ucello à Nicolas Nakamoto, de Mozart aux Beatles, de Out one à Twin Peaks, les grandes oeuvres poétiques (littéraires, picturales, musicales, audiovisuelles) sont des espèces de jeux d’enfants, innocents et cruels, créés comme des jouets destinés à réjouir les petites filles du monde entier. L’enfance n’est pas un âge de la vie. L’enfance est une manière d’être qui nécessite l’acquisition d’une stratégie particulière : il faut poser l’autre monde comme parallèle au nôtre et disponible depuis celui-ci, puis faire remonter toute prétendue profondeur à la surface et dévisager tout pouvoir, laisser glisser les projets ou engagement divers sur cette surface et évaluer leurs intensités à travers l’amour fou, le hasard et l’humour, rendre au temps sa véritable dimension et remettre la conscience à sa place en l’empêchant de dépasser les limites de sa juridiction. Ainsi compris, l’enfance est le sens de l’art. L’art doit nous apprendre à voir des choses que nous ne voyions pas auparavant. L’art est là pour poser cette question : Que voit la petite fille ?

 

Pacôme Thiellement

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